On ne manquera pas de s’étonner qu’un sociologue s’aventure à publier deux gros volumes (le premier cette année) sur l’interprétation des rêves. Il faut bien dire que Bernard Lahire ne se lance pas imprudemment dans cette entreprise : Il a soigneusement exploré auparavant à peu près tout ce qui a été écrit depuis Artemidore d’Ephese (2°siècle après J.C.) jusqu’au travaux les plus récents des neurosciences.

Bien entendu la part belle est faite à Sigmund Freud.

Sans doute en lisant les travaux de ceux qui l’ont précédé, on s’aperçoit que Freud n’invente pas grand-chose: « la symbolisation, la dramatisation, la condensation, le déplacement, la visualisation, le rôle secondaire des stimuli corporels internes comme des stimuli externes durant le sommeil dans la fabrication des rêves, l’association d’idée, l’inconscient, la censure et le contournement de la censure, le transfert ou la projection, tout cela se trouve ici ou là dans les œuvres des différents auteurs qui l’ont précédé ». Mais Freud a rassemblé, mis en relation, éprouvé au feu de la clinique, bien des éléments connus avant lui. Il a surtout mis en valeur pour l’interprétation du rêve l’importance de l’exploitation des expériences anciennes du rêveur et du vécu du passé proche de celui-ci. Ce sont des actifs fondamentaux même si on peut relativiser certaines formules freudiennes : par exemple : « Le rêve est l’expression d’un désir » qui pouvait s’entendre à l’époque de Freud : le désir ne s’exprimait pas aussi facilement qu’aujourd’hui. De même pour la fonction supposée du rêve comme gardien du sommeil.

S’il rend justice à Freud de ce qui lui revient, Bernard Lahire ne néglige pas les apports d’Otto Rank, de Carl Gustave Jung, Alfred Adler, Eugen Bleuler, Éric Fromm, il nous semble toutefois être un peu rapide quant à l’apport de Jung. L’idée jungienne d’Inconscient collectif ne serait-elle pas susceptible de retenir davantage l’attention et la critique du sociologue ? En tout cas la richesse de ce premier volume nous incite à attendre avec intérêt la parution du deuxième qui livrera le matériel clinique.